Pourquoi j’ai parfois peur d’avoir déjà tout photographié
Je me surprends parfois à une étrange fatigue. Pas physique, mais visuelle. Comme si mes yeux étaient saturés. Comme si je m’étais réveillé un matin en me disant : j’ai déjà tout photographié.
Chaque coin de rue paraît connu, chaque scène ressemble à une répétition. Et tout au fond, cette petite voix se met à chuchoter : qu’as-tu encore à ajouter ?

Cette sensation pénible que tout a déjà été fait
Ce n’est même pas que je manque d’inspiration. Au contraire, ma tête tourne à plein régime et, dans mon agenda, le travail personnel et les commandes commerciales se disputent l’attention.
Mais dans ma photographie de rue, je vois surtout énormément de nouveaux photographes de rue faire tous le même travail. Comprenez-moi bien : il y a environ quatre ans, c’était moi, ce nouveau photographe de rue.
Je vois des 85 mm qui font les mêmes portraits à distance et les ouvertures à 1.2 m’agacent. Les gens trouvent ça beau tout de suite, je suppose, et je sais que cette photo atterrira sur Instagram et sera oubliée. Ce ne sont pas des photos passionnantes, et bien sûr j’en ai fait moi aussi.
Je vois un 28 mm de tout près à f/8 et je comprends mieux ce photographe-là, mais ces photos ont elles aussi déjà été faites. Parfois je tombe sur une petite perle cachée, j’arrive sur le Street Repeat de Julia et je me rends compte que cette perle est elle aussi treize à la douzaine. Tout a déjà été fait. Ça me ronge.
Le même tour, encore une fois
Changer d’air fait peut-être du bien, alors je décide de choisir d’autres villes pour mes errances. Elles inspirent et, un court instant, je crois avoir trouvé le Saint-Graal. Villes nouvelles, images nouvelles.
Puis je rentre et je les pose à côté de mes anciennes images. Beaucoup de ressemblances, finalement. Un autre arrière-plan ne rend pas l’histoire fondamentalement différente.
Un homme court vers son train et je me dis : “Celle-là, je l’ai déjà”. Comme si je collectionnais des vignettes de football et qu’il ne me manquait plus que ce gardien-là, de ce club-là, pour que mon album soit complet.
Je regarde droit devant moi, sérieux, et je me souviens des albums d’images de L’Agence tous risques, un rouge et un jaune. Je passais des heures à coller les vignettes, à économiser pour de nouvelles pochettes, à échanger dans la cour de récréation. Une fois l’album plein, il s’est mis à prendre la poussière. Je ne l’ai jamais rouvert.
Et si j’avais déjà fait ma meilleure photo ?
Sérieusement. Et si c’était le cas ? C’est peut-être la laveuse de carreaux à Domburg, ou le gamin dans le métro de New York. J’aime beaucoup aussi cette photo à Paris, la dame au chapeau sur ces escaliers infiniment larges. Seraient-ce là mes meilleures images ? Suis-je en train de porter de l’eau à la rivière ? Allez savoir.
Le doute s’installe. C’est comme si je m’étais entraîné un an pour la Marche de quatre jours de Nimègue et que le comité, la veille du départ, décidait de ne plus jamais l’organiser. Et maintenant ?
Je sens de la frustration. Surtout de la frustration et, en fait, plus la moindre envie de retourner dans cette rue. Pour quoi je fais ça, au fond. Je me répète, encore et encore. Le filon semble épuisé, non ?
Tout est une question de regard.
Sur YouTube, je vois Hayden raconter que, mené par la soif de likes et de vues, il a supprimé sa chaîne YouTube. Un million d’abonnés partis, des contrats avec Sony entre autres partis, et Jésus l’a aidé à supprimer cette folie.
Je sursaute. Ce sentiment d’avoir tout fait peut vous rendre complètement fou. Hayden dans ce cas-ci ; moi, j’en suis heureusement encore très loin.
Je regarde sa deuxième vidéo sur sa nouvelle chaîne et je me rends compte que, sur cette chaîne à peine lancée, il fait de nouveau exactement la même chose que sur l’ancienne. Des photobattles et compagnie. Populaire. Rien de neuf.
Je fais défiler distraitement mes propres photos sur mon site et je vois du changement. Une progression. Mes photos anciennes et récentes tiennent très bien côte à côte, mais la lumière est différente. J’ouvre mon Instagram. Le même changement.
Mes vieilles photos sont parfois un peu sombres et plates, et je semble chercher la lumière, la chercher bien davantage dans ces nouvelles photos. Intéressant.
Regarder autrement
Je crois que je n’ai pas tellement changé moi-même. Et il est peut-être logique, alors, que j’aie l’impression de faire toujours la même chose. Le changement vient lentement et tient à de petites choses. Il semble bien que je fasse des choses nouvelles. Pas parce que je suis devenu différent, mais parce que je me suis mis à regarder autrement.
Les choses se mettent en place. Je comprends mieux pourquoi beaucoup de photos de rue ne m’intéressent plus tellement. Je comprends pourquoi je garde cette soif d’une meilleure image : mon regard change, tout simplement.
Ce que je trouvais beau hier n’a pas à l’être encore aujourd’hui. Une photo est un jeu entre le moment et ce que vous ressentez à ce moment-là. Et mon doute a bloqué ce ressenti, on dirait bien.
Ce n’est peut-être pas grave d’entendre de temps en temps cette petite voix pénible. Elle vous force à regarder de nouveau, non pas le monde, mais vous-même comme photographe.
Car même si vous avez déjà tout photographié, aujourd’hui reste différent. La lumière tombe juste un peu autrement. Votre humeur est neuve. Et c’est exactement là, dans cet écart, qu’est la raison pour laquelle je retourne quand même dans la rue. Pour revoir ce que je croyais déjà connaître.
Cet article est d’abord paru sur Photofacts.nl (la plus grande plateforme photo des Pays-Bas), pour laquelle j’écris une chronique chaque mois depuis 2025.